Entretien du professeur Mohamed Bouhamidi à l’APS

Publié le : mardi, 26 mai 2020 15:27   Lu : 56 fois

ALGER - Le professeur de philosophie, Mohamed Bouhamidi, a accordé, mardi, un entretien à l’APS, dont voici le texte intégral :  

 

Selon vos propos, le Hirak originel n'existe plus. Qui continue de manifester aujourd'hui dans la rue ?

«Oui, j’ai affirmé cela. Toutes les personnalités qui parlent au nom des manifestants d’aujourd’hui ont évalué les manifestants qui occupaient les rues entre février 2019 et le mois de mai 2019 à plusieurs millions de personnes. Ces estimations ont même parlé de 20 millions et le chiffre de 12 millions a paru tout à fait acceptable. Les manifestations d’aujourd’hui sont très, très loin de regrouper autant de monde. Je ne veux pas renter dans une guerre des chiffres car à certaines dates chargées de symboles (Premier novembre ou 5 juillet) des embellies ont rassemblé plus de foule mais jamais plus que quelques dizaine de milliers.

Confrontés à leurs propres estimations des mois de février/mars 2019 ces leaders élus ou spontanés ne peuvent légitimement parler au nom des foules qui les ont laissé dans leur solitudes. 

Après les élections de décembre, ces mêmes leaders ont appelé à un style d’autocritique, de réévaluation de leurs actions, pour s’expliquer pourquoi leur mouvement a échoué. Ils désignaient leur échec à réussir un boycott massivement indiscutable des élections présidentielles. Un enseignant universitaire avait même pointé que l’erreur principale était d’avoir attaqué l’ANP de façon si agressive qu’elle ne pouvait que les contrarier.

Curieusement cette remarque est la même que le reproche fait par Crisis Group aux ONG qui cherchaient à encadrer le mouvement. J’en faisais part dans une analyse du 29 avril: «Le Crisis Group vient d’avertir l’opinion mondiale, dans une analyse toute fraîche, que le régime, entendez l’armée, bloque la solution de la crise en n’empruntant pas la voie d’un dialogue avec les représentants du mouvement et ne négociant pas son retrait, voire son retrait sécurisé: «à travers cette discussion, l’avancement vers la satisfaction des principales demandes des protestataires, telles que décrites plus haut, tout en garantissant au régime qu’il ne sera pas la cible de représailles l’acculant à une impasse». (1)

Le Financial Times pointait lui une autre erreur, celle que ces forces n’avaient pu influencer que les couches moyennes: «Si les organisations qui portent ces revendications ne sont pas entachées de soupçons de proximité avec le régime, elles semblent représenter principalement la classe moyenne urbaine éduquée». (1)

C’est déjà important que Le Financial Times parle d’organisations qui portent un projet, cela m’exempte de la tare de «complotiste».

Cela me facilite la tâche de rappeler que l’orientation de la mobilisation populaire a été l’objet d’âpres luttes entre différentes tendances et organisations.

C’est de  ce  29 avril, d’ailleurs que je date la mutation du Hirak. Crisis Group et Le Financial Times venaient de signaler les deux erreurs fondamentales (ne représenter que les couches moyennes et leur radicalisme irréaliste) des forces qui voulaient cornaquer la mobilisation populaire pour réaliser une révolution colorée.

Mais je date cette mutation par l’observation que dès confirmation des arrestations des plus dirigeants de l’Etat (généraux, premiers ministres, ministres, oligarques hier seulement hyper puissants) la mobilisation populaire a connu une très, très forte décrue.

Les couches populaires venaient de percevoir clairement ou confusément que venait de se résoudre la moitié de l’équation connue de toue crise politique: «Il y a crise quand les gouvernants ne peuvent plus gouverner comme avant  et les gouvernés ne veulent plus être gouvernés comme avant». Les gouvernants qui ne pouvaient plus gouverner comme avant venaient de disparaître de la scène. Restaient les gouvernés. Le mois de mai sera celui de la décantation. Les attaques contre l’ANP sous couvert d’attaque contre le défunt Gaïd Salah (Vice ministre de la Défence, Chef d’Etat-major), prouvaient à notre peuple que des divergences profondes existaient en son sein sur le modèle souhaitable de la nouvelle gouvernance.

La crise politique venait de se résoudre, émergeaient alors toutes les autres crises : culturelles, économiques, sociales, linguistiques, voir ethniques etc.   

C’est de n’avoir pas compris que la crise politique avait été résolue sous leur barbe que ces organisations soutenues par Crisis Group et Le Financial Times ont eu du mal à ajuster leurs plans tactiques.

"Ces  aspects quantitatifs et de «management politique» des foules sans y paraître ne sont pas mes seules raisons. Jusqu’à fin avril-début mai, les cohortes les plus nombreuses des manifestants et les plus populaires avaient étouffé les slogans de démocratie abstraire. La voix la plus forte était celle de la libération du pays, du peuple et de la société de la mainmise de la caste oligarchique [3issaba], de ses groupes constitutifs qui défilent aujourd’hui dans les tribunaux et de leurs sponsors étrangers, l’Etat néocolonial français (…). Après le retrait des couches populaires, c’est la domination de la voix qui réclame les droits de l’Homme isolé et «libéré» de la société, exempté du destin commun et depuis récemment ces affichages de «révolution sociétales et du genre. Ces différences qualitatives notées sans jugement de valeur porté sur les citoyens, mais sans bienveillance pour les organisations citées par Le Financial Times,   ne permettent pas non plus de nier la différence fondamentale entre les deux moments  que je distingue."

Le Hirak comme forme concrète de cette mobilisation populaire venait  de terminer sa tâche historique.

Mais ce Hirak portait en lui beaucoup plus que la crise politique.  Il venait de mettre sur la scène politique des masses considérables. Notre expérience pratique de la tentative de «printemps arabe» de février 2011 puis de toutes les tentatives de manifestations de février 2011 à février 2019 montre l’incapacité des organisations à réunir plus que quelques petites centaines de personnes.

Le développement du système éducatif algérien a en quelques décennies produit des millions de diplômés. Aujourd’hui le nombre des étudiants atteint 1.500.000. J’inclus ces étudiants dans les couches moyennes par leur vocation et proximité immédiate avec elles.

Ces diplômés trouvaient  des formes d’expression et d’affirmation politiques et sociales infiniment plus grandes  avant la gouvernance du président Bouteflika. La fermeture des possibilités de réalisation sociale par la création libre  d’associations et d’espaces de discussions et débats a été aggravée par la suprématie dans la vie politique des figures repoussantes et humiliantes pour ces couches moyennes instruites et cultivées d’oligarques frustres et incultes  détenant un véritable pouvoir d’Etat.

Le développement de ces couches moyennes au sein de notre société qui en 1962 ne comptait que 6% d’hommes et 4% de femmes alphabétisées devait poser problème à un moment ou une autre. On n’administre pas une société  comprenant d’importantes couches moyennes instruites comme une société rurale. Je n’ai pas le temps, ici, de développer plus sur les conséquences culturelles, politiques, sociales, voire sociétales mais la question aurait fini par se poser.

La formulation «le Hirak a muté» signifie qu’il est fini, qu’il était fini dès ce mois de mai mais en donnant naissance à un nouveau fruit, qui est autre chose que lui: l’émergence des couches moyennes à la vie politiques directes.

Les organisations dont parle Le Financial Times font tout mettre à leur crédit ces couches qui continuent à manifester en leur empruntant beaucoup de leurs slogans mais sans jamais leur servir de troupes ni leur transférer leur énergie. En réalité, elles ne leur empruntent pas leurs slogans mais les empruntent à l’air du temps, aux représentations et au langage des médias mondialement  dominants. C’est parce qu’elles empruntent ces formulations et ces idées qu’elles n’arrivent pas à élaborer leurs propres programmes politiques.

Parler  encore de Hirak aujourd’hui est bien un abus de langage et chez ces couches moyennes et chez les organisations colorées mais pas pour  les mêmes raisons fondamentales.

Les deux ont besoin de se dire Hirak pour se réclamer en fait du Hirak, c’est-à-dire d’une légitimité populaire qu’ils peuvent opposer à la légalité de l’élection présidentielle. Mais les couches moyennes elles veulent d’abord garantir leurs droits d’une vie politique libre. Elles veulent une démocratie qui n’est pas, comme c’est le cas aujourd’hui, synonyme d’économie de marché mais synonyme de vertu dans laquelle le savant est supérieur au marchand.

Les organisations dont parle Le Financial Times veulent par contre opposer cette légitimité présumée du Hirak pour perpétuer une non solution politique, maintenir le plus haut niveau possible de tension pour aboutir à une situation de chaos. 

La masse des manifestants est-elle donc  manipulée ? Je viens de formuler l’idée que comme en février cohabitent des réalités et des dynamiques différentes. Il faut absolument dissocier les besoins politiques et culturels  de ces manifestants des buts des ceux qui parlent en leur nom. Et cela le gouvernement peut le faire immédiatement sans attendre la nouvelle constitution. Une directive aux walis et chefs de daïras pour traiter les dossiers d’agréments d’associations de façon moins policière et bureaucratique aiderait, par exemple, beaucoup  de citoyens à respirer.

Non seulement ces manifestants ne se laissent pas forcément manipuler mais cette situation a mis en crise cet arc de la «révolution démocratique». Elle en est d’abord revenue au schéma de 2011, celui de l’alliance des courants religieux et des courants modernistes sur le modèle de Ghanouchi-Merzouki en Tunisie ou Bradeî et les frères musulmans en Égypte, du Conseil de Transition en Libye et en Syrie.

Puis pour ce dégager de cette impasse du vendredi ces organisations renforcées par des combinaisons avec Zitout ont projeté la solution du samedi, celle l’obstination à jeter l’Algérie dans le cycle de la stratégie USA-OTAN-Israël de créer le chaos sans fin sur toutes les lignes de fractures possibles ethniques, linguistiques, culturelles, religieuses etc.

La question du Corona virus est significative de l’absolue désintérêt des ces organisations pour notre peuple. Il leur a fallu un débat pour décider que finalement peut-être faut-il suspendre les marches ? En arriver au débats pour savoir si la vie et la mort des algériens est supérieure à leurs buts politiques.

Je voudrais finir mes réponses par cette longue citation de Hegel qui permettra de comprendre à quoi peut correspondre le refus obstiné de penser le réel, l’obstination à ne pas penser, à ne pas se penser

«Ceux qui considèrent la pensée  comme une faculté particulière  indépendante, séparée de la volonté conçue elle-même également comme isolée et qui de plus, tiennent la  pensée comme dangereuse pour la volonté, et surtout pour la bonne, montrent du même coup d'emblée qu'ils ne savent rien de la nature de la volonté (remarque qui sera faite encore souvent sur le même sujet ).

Sans doute l'aspect de la volonté défini ici - cette possibilité absolue de m'abstraire de toute détermination où je me trouve ou bien où je me suis placé, cette fuite devant tout contenu comme devant une restriction – est-ce à quoi la  volonté se détermine.

C'est ce que la représentation  pose pour soi comme liberté et ce n'est ainsi que la liberté négative ou liberté de l'entendement.

C'est la liberté du vide.

Elle peut se manifester sous une figure réelle et devenir une passion.

Alors, si elle reste simplement théorique, c'est le fanatisme religieux de la pure contemplation indoue; si elle se  tourne vers l'action, c'est en politique comme en religion, le fanatisme de la destruction de tout ordre social existant et l'excommunication de tout individu suspect de vouloir un ordre et l'anéantissement de toute organisation voulant se faire jour.

Ce n'est qu'en détruisant que cette volonté négative a le sentiment de son existence.

Elle pense qu'elle veut un état positif, par exemple, l'état de l'égalité universelle ou de la vie religieuse universelle, mais en réalité elle n'en veut pas la réalité positive, car celle-ci introduit aussitôt un ordre quelconque, une détermination singulière aussi bien des institutions que des individus, alors que c'est en niant cette spécification et cette détermination objective, que précisément la liberté négative devient consciente de soi.

Ainsi ce qu'elle croit vouloir peut n'être pour soi qu'une représentation abstraite et sa réalisation n'être qu'une furie de  destruction." (in: "Principes de la Philosophie du droit" (Je voudrais finir mes réponses par cette longue citation de Hegel qui permettra de comprendre à quoi peut correspondre le refus obstiné de penser le réel, l’obstination à ne pas penser, à ne pas se penser

«Ceux qui considèrent la pensée comme une faculté particulière indépendante, séparée de la volonté conçue elle-même également comme isolée et qui de plus, tiennent la pensée comme dangereuse pour la volonté, et surtout pour la bonne, montrent du même coup d'emblée qu'ils ne savent rien de la nature de la volonté (remarque qui sera faite encore souvent sur le même sujet ).

Sans doute l'aspect de la volonté défini ici - cette possibilité absolue de m'abstraire  de toute détermination où je me  trouve ou bien où je me suis  placé, cette fuite devant tout contenu comme devant une restriction – est-ce à quoi la volonté se détermine.

C'est ce que la représentation  pose pour soi comme liberté et ce n'est ainsi que la liberté négative ou liberté de l'entendement.

C'est la liberté du vide.

Elle peut se manifester sous une figure réelle et devenir une passion.

Alors, si elle reste simplement théorique, c'est le fanatisme  religieux de la pure contemplation indoue; si elle se  tourne vers l'action, c'est en  politique comme en religion, le fanatisme de la destruction de  tout ordre social existant et l'excommunication de tout individu suspect de vouloir un ordre et l'anéantissement de toute organisation voulant se faire jour.

Ce n'est qu'en détruisant que cette volonté négative a le sentiment de son existence.

Elle pense qu'elle veut un état  positif, par exemple, l'état de l'égalité universelle ou de la vie religieuse universelle, mais en réalité elle n'en veut pas la réalité  positive, car celle-ci introduit aussitôt un ordre quelconque,  une détermination singulière aussi bien des institutions que des individus, alors que c'est en  niant cette spécification et cette  détermination objective, que précisément la liberté négative devient consciente de soi.

Ainsi ce qu'elle croit vouloir peut n'être pour soi qu'une représentation abstraite et sa réalisation n'être qu'une furie de destruction. (Hegel: Principes de la Philosophie du droit).

Entretien du professeur Mohamed Bouhamidi à l’APS
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